Partie 3 : Écologie et classes populaires
Partie 3
La transition écologique ne pourra être démocratique que si elle est incarnée par des figures issues de tous les milieux sociaux. Montrer un artisan innovant, un agriculteur expérimentant de nouvelles pratiques, c’est élargir le champ des possibles. Sans cela, le risque est réel : que les valeurs écologiques soient perçues comme étrangères à une partie de la population, et encore pire : que l’écologie soit perçue comme intrinsèquement oppressive pour les classes populaires.
Notre job en tant que scénaristes est de fabriquer des héros et des héroïnes. À travers eux, nous dessinons implicitement les contours de qui est compétent et qui ne l’est pas. Et si, sans le vouloir, on laissait une partie d’entre eux dans l’ombre ? Car force est de constater que nous vivons en ville, que la moitié d’entre nous ont un bac +5 dans la poche, que nous ne brillons pas par notre diversité de couleurs de peau, et que la plupart d’entre nous sont issus de milieux privilégiés. Question diversité, on repassera… Nous ne cherchons pas à culpabiliser les auteurs, mais plutôt à prendre conscience de biais implicites pour élargir le champ des possibles.
⚠ Warning :
La première chose à faire sur le long terme est de contribuer à ouvrir notre métier. Car la question de la représentation est intimement liée à celle de l’accès au job de scénaristes. Pour représenter les classes populaires à l’écran, il faut s’assurer qu’elles puissent écrire leurs histoires, et donc soient représentées dans nos métiers…
Par classes populaires, on entend deux notions distinctes qu’il convient de distinguer :
Les personnes non diplômées.
Les personnes ayant un faible pouvoir d’achat.
Or ces deux notions sont souvent confondues.
Il existe des personnes non diplômées millionnaires, des scientifiques précaires, des intellectuels sans le sou. Mettre en lumière ces personnages contribuerait à gagner en nuances dans nos représentations d’une fracture sociale souvent caricaturée.
Outre cette confusion, la représentation des classes populaires souffre de biais largement présents dans l’imaginaire collectif :
Compétence = diplômes.
Autorité = capital culturel.
Capacité = position hiérarchique élevée.
a. La surreprésentation des diplômés
Un héros ou une héroïne, en dramaturgie, est un personnage actif qui tente de résoudre des situations à priori insolvables.
Une fiction n’est jamais neutre. Elle ne se contente pas de raconter des histoires : elle distribue la lumière. Elle choisit quels visages seront éclairés et lesquels resteront dans l’ombre. Elle décide, sans le formuler, qui mérite d’être au centre.
Or dans nos fictions, les figures diplômées, urbaines, culturellement dotées occupent une place dominante dans les fictions françaises. Il ne s’agit pas seulement des très riches. Le problème n’est pas celui du luxe ostentatoire ou de la grande bourgeoisie patrimoniale. Il est plus diffus, plus discret. Il concerne ce que l’on appelle communément les CSP+, mais dans une acception élargie : les diplômés du supérieur long, les professions intellectuelles, les cadres, les responsables hiérarchiques, les figures d’autorité institutionnelle : commandant de police, une magistrate, un médecin, un avocat pénaliste, une professeure…

Noyade interdite, 1988
Le saviez-vous ?
Qui est représenté ?
D’après une étude menée sur la fiction télévisée 2025 par l’Observatoire de la fiction, on observe une sur-représentation autour des métiers du droit et de la justice : policiers, gendarmes, avocats, juges et médecins légistes représentent 31% des emplois de fiction, contre 1% des actifs français.
Ces personnages ne sont pas nécessairement riches. Ils peuvent même être débordés, fatigués, fragilisés. Mais ils disposent d’un capital culturel et symbolique élevé. Ils maîtrisent les codes, les procédures, les institutions. Ils parlent avec aisance. Ils argumentent. Ils savent. Dans l’économie narrative, ils occupent la position centrale : ce sont eux qui comprennent, qui décident, qui tranchent, qui résolvent.
À l’inverse, les classes non diplômées - ouvriers, employées, aides-soignants, agents d’entretien, techniciennes, chauffeurs, artisans modestes, salariés précaires, agricultrices - apparaissent moins fréquemment comme protagonistes.
Le déséquilibre n’est pas anecdotique, il est structurel.
La fiction française ne dit jamais explicitement que l’intelligence appartient aux diplômés. Elle le suggère par la répétition. Côté sensibilité environnementale, cette hiérarchie implicite structure notre imaginaire collectif autour de deux clichés :
D’un côté, un personnage populaire associé à des pratiques perçues comme polluantes, peu concerné par les enjeux environnementaux, attaché à ses habitudes. Une figure familière, immédiatement identifiable : “le beauf viandard”.
De l’autre, un personnage urbain, informé, porteur d’une conscience écologique explicite, capable de nommer les problèmes et de les inscrire dans un cadre global.
L’idée sous-jacente, terrible, est la suivante : plus on est diplômé, plus on est écolo.
Attention cliché :
Élites VS classes populaires
Renvoyer dos à dos les “élites” et les classes populaires participe à nourrir un certain narratif anti-intellectuel et anti-scientifique. Il est important de revaloriser la parole des scientifiques et des experts pour ne pas faire le lit d’un discours climatosceptique. N’hésitez pas à aller consulter notre boîte à outils sur les scientifiques, ainsi qu’à représenter des scientifiques économiquement précaires et issus des classes populaires.
b. La crise environnementale : victimes et sauveurs
Les classes non diplômées présentées comme impuissantes…
Il faut aussi observer la manière dont les milieux populaires apparaissent lorsqu’ils sont présents. Souvent, ils entrent dans le récit par la faille : la précarité, la difficulté, le conflit, la faute.
Ils sont victimes d’une injustice, suspects dans une affaire, en difficulté financière, ou confrontés à un problème qu’ils ne maîtrisent pas. Ils existent dramaturgiquement à travers le manque ou la crise.
Qui est un stratège ? Anticiper, comprendre les rapports de force, élaborer des plans, manipuler parfois, jouer avec les règles : autant de compétences stratégiques essentielles. Dans la fiction française, les personnages populaires sont moins souvent montrés comme stratèges. Lorsqu’ils le sont, c’est parfois dans une version perçue comme “négative” : combine, débrouille illégale, ruse borderline. À contrario, la stratégie qui serait “positive” - celle qui vise un objectif collectif ou moral - reste plus fréquemment attribuée aux élites culturelles.
Cela renvoie les personnages populaires à un manque d’éducation ou d’intelligence : ils peuvent être stratèges mais pas très finement. En plus d’être classiste, c’est une vision erronée. Quels trésors d'ingéniosité faut-il déployer pour construire des luttes sociales, tisser des solidarités locales, et construire des mobilisations collectives ? En n’inscrivant pas ces dynamiques dans la fiction, on passe à côté d’éléments essentiels.

Sans Toit ni Loi, 1986
… qui nécessitent l’intervention d’un sauveur.
Incarnés à répétition par des personnages diplômés, urbains et privilégiés, les sauveurs deviennent associés à une classe sociale particulière : les élites. La défense des principes démocratiques devient implicitement le fait des élites culturelles.
L’ouvrier accusé à tort défendu par un avocat brillant.
La famille précaire aidée par une assistante sociale héroïque.
Le salarié dépassé par une procédure administrative, guidé par un expert.
Une hiérarchie invisible mais structurante. En plaçant durablement les figures privilégiées au centre de l’action, on suggère que le cœur battant de la nation se situe dans ces univers. Ce glissement est central. Il explique pourquoi certaines œuvres ancrées dans des milieux populaires sont perçues comme « sociales » - c’est-à-dire marquées - tandis que des récits centrés sur des avocats ou des médecins sont perçus comme neutres. Ce n’est pas une fatalité structurelle mais le produit d’une histoire, d’une sociologie, d’un écosystème.
⚠ Warning :
Le paradoxe de l’universalité
Lorsque la majorité des héros appartient à une même catégorie sociale, cette catégorie devient la norme universelle.
Les classes populaires, pourtant majoritaires numériquement, deviennent ainsi périphériques symboliquement. Pour un spectateur issu d’un milieu populaire, il peut naître un sentiment diffus : ces récits parlent de moi plus qu’ils ne parlent avec moi.
“Nous les gens de la campagne, on est nulle part. C'est un drôle d'état, être invisible. Tu peux en arriver au point où t'as besoin de faire le plus de bruit possible pour te sentir encore en vie”.
Barbara Kingsolver, “On m’appelle Demon Copperhead”
Attention cliché :
L’archétype « Dark Water » : le personnage de classe populaire comme figure de victime
Exposé directement aux conséquences (maladie, pollution, conditions de vie dégradées), il reste à la périphérie de l’action. Le récit bascule vers d’autres personnages plus à même de comprendre et réagir : avocat, journaliste, expert.
Attention cliché :
Le modèle « Erin Brockovich : le personnage populaire au combat… Qui devient transfuge de classe
Erin Brockovich découvre un scandale, comprend les enjeux et les implications, puis elle s’engage pour dénoncer et affronter les institutions.
Entre ces trois figures (le “beauf viandard”, la victime populaire et le diplomé compétent), il existe un espace beaucoup moins représenté : des personnages qui ne se définissent pas comme engagés, qui ne tiennent pas de discours, qui ne cherchent pas à théoriser ce qu’ils vivent, mais dont l’existence est directement traversée par ces enjeux.
📌 Idées de situations
L'agriculteur qui sait que les semences actuelles ne feront pas l'affaire dans un monde qui se réchauffe mais dont la parole va à l'encontre de trop d'intérêts.
c. Biais : l’écologie des riches vs écologie des pauvres
Le raccourci « fin du monde versus fin de mois », fréquemment utilisé en politique, peut être dangereux car la réalité est beaucoup plus complexe, voire même opposée, puisque ce sont les classes populaires qui polluent le moins, et qui subissent le plus les changements climatiques.
Les classes populaires sont moins polluantes, mais plus exposées
Ressource :
Observatoire des inégalités
Les classes populaires sont les premières victimes des dérèglements environnementaux. C’est une double peine : moins responsables, et plus vulnérables.
On peut faire apparaître cette exposition de manière très concrète à travers plusieurs vecteurs : santé, logement, pollution, alimentation…
📌 Idées de personnages
De l’autre côté les riches polluent globalement plus
…car plus on dispose de ressources, plus on consomme, on se déplace, on accumule.
Autrement dit, plus on contribue à dégrader ce que l’on prétend parfois défendre.
Le saviez-vous ?
Plus il y a d'inégalités dans un système et plus les ressources renouvelables ont des chances de ne pas se renouveler. Pour le dire autrement, quand on est très riche, l'augmentation du prix d'une ressource liée à sa raréfaction peut n'avoir aucune conséquence sur la consommation de ladite ressource. Voir pour cela la passionnante conférence de Donella Meadows.
Pistes concrètes
Réfléchir au coût du changement
Avant même de parler de convictions, une question simple peut guider l’écriture : qu’est-ce que cela coûte, concrètement, à ce personnage d’être vertueux ?
Il n’y a pas que le coût économique, il y a aussi le coût social, le coût affectif, le coût en termes de confort…
Ainsi, ce qui peut apparaître comme un geste simple pour un personnage devient, pour un autre, une contrainte lourde, voire un risque (sur le budget, l’emploi, l’organisation quotidienne).
→ Introduire ce différentiel (même discrètement, même en une réplique ou un détail de mise en scène) modifie la perception des situations. Un même comportement n’a pas le même sens selon les contraintes matérielles du personnage.
Les bons points distribués aux riches…
À mesure que l’écologie s’est traduite en dispositifs concrets (mobilité électrique, rénovation énergétique, alimentation certifiée, centres-villes à faibles émissions), elle est aussi devenue un marqueur social. Ainsi le label “écolo” va s’appliquer à des pratiques dont le coût est moindre pour les classes sociales favorisées.
Ces solutions supposent des ressources financières, un accès à la propriété, une stabilité ou une localisation qui ne sont pas également réparties :
Comment manger bio quand on peine à remplir le frigo en fin de mois ?
Comment se déplacer en vélo quand on habite à 30 km de son lieu de travail ?
Comment renoncer à sa voiture quand les transports en commun sont défaillants en banlieue et que les réseaux ferroviaires ont été liquidés en zones rurales ?
Comment profiter des aides de l’État sur les pompes à chaleur ou l’isolation thermique quand on est locataire et qu’on n’a aucun pouvoir sur son logement ?
Dans ce contexte, l’écologie peut basculer d’un projet collectif vers un signe distinctif de richesse ou de pauvreté : aux plus favorisés la mobilité électrique, les produits bio, les voies cyclables, aux “autres” les pommes de terre au cadmium, les voitures polluantes, les épandages massifs et les passoires thermiques…
Pourtant, même sans disposer du label “écolo”, les classes populaires la pratiquent tout autant.
d. Les classes populaires :
une écologie qui ne dit pas son nom
À l’inverse, certaines pratiques aujourd’hui associées à l’écologie existent depuis longtemps sans être nommées ni perçues comme telles.
En milieux populaires ruraux : réparer, faire durer, récupérer, produire soi-même, manger local, l’entraide, la sobriété (subie ou choisie).
En milieux populaires urbains : se battre pour un logement salubre, pour des espaces verts, pour un air respirable, pour la redistribution des invendus.
On ne parle pas de « ressourcerie », de « circuit court », d’« upcycling » ou de « mobilité douce », mais ces pratiques existent depuis toujours, sans être étiquetées comme « écolo » par ceux qui les pratiquent. Elles relèvent du pragmatisme, de la contrainte, de l’habitude ou de la transmission.
Un personnage peut ainsi avoir des pratiques que le spectateur identifiera comme écologiques sans jamais se définir comme tel.
Et inversement.
L’écart entre ce que les personnages font, ce qu’ils pensent faire, et ce que les autres perçoivent d’eux peut produire de l’incompréhension, du jugement, du conflit. Deux personnages peuvent avoir des pratiques proches tout en se percevant comme opposés.
Le saviez-vous ?
Et si on mettait (enfin) en scène les laissés pour compte ?
Parmi les personnes qu’on ne représente pas - ou peu - il y a les “laissés-pour-compte”, les oubliés du système, des individus en manque de reconnaissance qui évoluent dans un monde hostile et profondément injuste, à l'avenir bouché.
⚠ Warning :
Petits gestes VS remise en question systémique
Aujourd’hui l'écologie est globalement encore trop souvent dépeinte comme une écologie des riches individualistes, qui s’appuie sur des comportements de micro-gestes très peu systémiques.
La surreprésentation des petits gestes peut avoir un effet placebo et pour conséquence de cacher un problème systémique d’une part, et privilégier l’individualisme au collectif d’autre part.
Pistes concrètes
Dénoncer un système ne se fait pas à travers des dialogues ou des discours théoriques. Pour incarner un système, deux moyens :
Montrer des maillons du système (un travailleur dans un abattoir, un patron d’un groupe agro-alimentaire…)
Montrer des conséquences concrètes du système sur un personnage (dégâts sur la santé, sur les capacités d'apprentissage...)
→ Le collectif, l’associatif, peuvent également mettre en lumière des systèmes et leurs conséquences tout en éclairant d'autres formes d'engagements : accès à la santé, aux savoir et aux loisirs….