Partie 2 : Construire un personnage
Partie 2
a. Sortir des stéréotypes
Si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est que vous avez probablement envie d’écrire un ou plusieurs de vos personnages qui sont en lien avec l’environnement.

Mission: Impossible - Ghost Protocol, 2011
Félicitations, vous venez d’entrer sur un merveilleux champ créatif, qui est aussi un champ de mines, où biais, clichés, et servitude du récit n’attendent qu’une occasion pour nous sauter au cerveau.
Pistes concrètes
Petit jeu. Pensez à un de vos projets. Remplissez ce quizz. Ne vous inquiétez pas, personne ne vous regarde.
→ Si vous avez coché toutes les cases : pas de panique. La majorité des fictions d'aujourd'hui sont concernées.
⚠ Attention danger : glamourisation et héroïsation
Le problème c’est que quelles que soient les causes de cette stratégie d’évitement, elle peut facilement donner lieu à la glamourisation et l’héroïsation de personnages qui aggravent ces problématiques :
Personnages aux comportements / discours très majoritairement écocides glamorisés et héroïsés
Personnages complotistes glamorisés et héroïsés
Personnages ayant des comportements de prédations (envers les ressources naturelles, les animaux, les femmes…) glamorisés et héroïsés
Virilité d’un personnage associée à sa consommation de pétrole ou de viande rouge
Attention cliché :
Ecolo ?
Construire un personnage en lien avec les enjeux environnementaux ne veut pas dire « faire un personnage d’écolo » (le mot « écolo » est d’ailleurs si connoté qu’il est souvent déconseillé de l’employer, on y reviendra plus tard). Ça veut juste dire qu’un ou plusieurs de ses liens avec l’environnement apparaissent dans le scénario. Or, chez la plupart des personnages de nos fictions, ces liens n’existent tout simplement pas.
Attention cliché :
Un exemple parlant qui revient beaucoup dans les projets présentés aux diffuseurs (selon les diffuseurs eux-mêmes) : une série procédurale avec un duo de flics dépareillés : un vieux flic mâle blanc boomer et bourru avec une jeune fliquette idéaliste et moderne. Entre deux interrogatoires ou découvertes de corps, dans des scènes au ton léger, elle lui fait des réflexions sur les émissions de gaz provoquées par l’élevage bovin intensif dès qu’il mange de la viande rouge. Lui : « oh vous m’emmerdez, laissez-moi faire mon barbecue». Pas besoin d’être un docteur en sciences cognitives pour dire que même si un personnage ayant une sensibilité environnementale apparaît, l’adhésion du public ira plutôt vers le vieux flic bourru.
Dans un monde où les enjeux environnementaux sont incroyablement anxiogènes, il y a souvent une forme de « soulagement » à ridiculiser et caricaturer les personnages ayant une conscience environnementale… Et en faire des personnages qui suscitent le rejet.
Voici une liste des pièges les plus courants ainsi que des moyens concrets pour les éviter.
Pièges
Solutions possibles
Clichés, caricatures, stéréotypes
Exemples de contre-emplois
Hippie déconnecté avec un discours hors-sol
Personnage ayant adopté un mode de vie et des actions qui laissent voir sa sensibilité et ses opinions mais sans discours
Idéaliste et naïf
Personnage dans l’action, avec une conscience environnementale pragmatique
Sinistre
Personnage drôle et heureux
Radical psychorigide et stressant
Personnage radical dans son mode de vie mais non prosélyte, qui ne commente pas son mode de vie, serein
Moralisateur
Personnage qui agit mais qui ne dit rien
Désespéré
Personnage serein et joyeux, à la fois dans sa conscience environnementale et ses actes
Privilégié hors-sol / élite surplombante
Personnage de classe moyenne et populaire
Anti-progrès (retour à la bougie)
Personnage sensible mais qui vit dans quotidien contemporain (téléphone etc)
Violent
Personnage qui subit la violence (plus réaliste)
L'essentialisation
La complexité
Mono caractérisation
Tel le gay télévisuel des années 2000, le personnage sensible à l’environnement des années 2020 est réduit à cette unique caractérisation. Dès qu’il ouvre la bouche, c’est pour dire un truc écolo. Dès qu’il fait quelque chose, c’est écolo.
Caractérisation riche
Avoir une conscience environnementale ne veut pas dire qu’on ne peut pas parler d’autre chose, avoir d’autres passions, d’autres buts.
Personnage unique :
Tel le gay télévisuel des années 2000, le personnage sensible à l’environnement est souvent le seul du récit à l’être, car « deux ça fait beaucoup ». Ce qui empêche la réflexion sur le fait que des sensibilités peuvent se rencontrer, et même être en conflit. Quand un personnage est le seul sensible aux sujets environnementaux de l’histoire, il est réduit à cette seule caractérisation. Il n’est plus qu’un porte-voix militant et intellectuel.
Lorsque l’écologie est incarnée par un personnage « conscient » qui concentre toute la charge morale du récit, elle effectue le travail que le reste du film ne fait pas. Ce personnage est là pour rappeler ce qui ne va pas, pour signaler les incohérences, pour verbaliser l’urgence. Plus il parle, plus le reste du récit peut continuer comme avant. L’écologie devient alors un discours périphérique.
Plusieurs personnages :
Sensibles aux questions environnementales avec des profils différents, en relief les uns les autres :
Pas sensibles aux même enjeux
Comportements différents
Modes de vies différents
Ambivalences différentes
Ne partagent pas le même avis quant aux solutions
Ne partagent pas le même avis quant aux méthodes pour arriver aux solutions
Ici, mettre en avant la pluralité des légitimités.
Pureté militante
Le personnage agit de manière vertueuse tout le temps, à tous les niveaux, ne fait aucune concession.
Bref il est irréprochable.
Impossible de s’identifier à lui. Il encourage tout le monde à adopter sa radicalité.
L’ambivalence et la contradiction
Montrer l’ambivalence.
On peut être conscients environnementalement et prendre l’avion, militer contre les pesticides et nourrir son chat avec des croquettes à base de poisson surpêché.
Rendre la radicalité désirable
Un personnage peut adopter un mode de vie radical, sans avoir un discours surplombant. Il peut simplement témoigner qu’il y a gagné en sérénité et en compétences concrètes.
Point d’attention : la radicalité n’est pas la violence.
L'individualisme
Le collectif
La fiction contemporaine adore le héros solitaire.
Un héros / une héroïne qui résout seul l’ensemble des problématiques, et ne peut compter que sur lui-même pour se sortir de situations périlleuses.
La lutte environnementale passe aussi par le collectif, et le collectif peut être un moteur dramatique puissant.
Des équipes, des solidarités, des groupes organisés, des alliances intergénérationnelles…
Un personnage qui concentre ses efforts sur des changements individuels à l’échelle de son quotidien, sans questionner le fonctionnement du monde.
Ne pas se contenter de la responsabilité individuelle et montrer l’aspect systémique
Lorsque la responsabilité est située (industrielle, politique…) et que l’écologie devient un conflit, une condition ou une contrainte partagée, le récit cesse d’être prescriptif.
Le geek qui sauve le monde grâce à une découverte qui résoudra tout (type l’énergie propre).
Les efforts de collaboration où les compétences se complètent.

b. L'adhésion au personnage
Comment être sûr qu’un personnage sera perçu comme positif ou négatif par le public ?
On ne peut pas l’être. Aucun personnage ne suscitera jamais une adhésion à 100%.
Mais les sciences cognitives ont identifié les principaux leviers d’adhésion que voici.
1. L’importance des valeurs
Le saviez-vous ?
Nos croyances
Nos croyances ne sont pas motivées uniquement par la vérité, mais aussi par notre besoin de cohérence sociale et identitaire. Et ce qui forge un tissu social et identitaire, ce sont avant tout les valeurs. Plus encore que l’âge ou le sexe.
Adhérer aux valeurs du personnage
Pour qu’un spectateur adhère à un message (un comportement, une norme…), il faut d’abord qu’il adhère au personnage qui porte cette norme - à l’émetteur du message.
Toutes les études comportementales le prouvent : on sera plus sensible à un message porté par quelqu’un qui partage nos valeurs.
La roue des valeurs de Schwartz permet de visualiser les différentes familles de valeurs humaines.
Un message ne va donc pas toucher les mêmes spectateurs selon qu’il est porté par un scientifique, un artiste, un militaire ou un élu.
Relier les enjeux environnementaux aux enjeux de sécurité nationale par exemple peut être beaucoup plus convaincant pour certaines personnes que d’en parler en termes de protection du vivant.
La roue des valeurs de Schwartz
Diversifier les valeurs des personnages sensibles à l’environnement
Pour avoir un impact, il faut donc un « match » entre les valeurs mises en avant par un personnage et celles du public. Si les enjeux environnementaux ne sont portés que par des personnages associés à un seul profil de valeurs, le message ne touche qu’une fraction du public.
Or c’est actuellement le cas dans nos fictions. La sensibilité aux enjeux environnementaux est presque toujours associée à des types de personnages qui ont les mêmes valeurs. Cela signifie que le message ne sera reçu que par une petite partie des spectateurs.
Attention cliché :
Hippies ?
Les personnages sensibles à l’environnement ne sont pas que des personnages portés sur la bienveillance et l’universalisme (autrement appelés hippies).
Attention cliché :
Nos valeurs évoluent
Nos valeurs, comme celles de nos personnages, ne sont pas figées.
Certains événements ou certains états peuvent nous pousser vers tel ou tel type de valeurs.
L’anxiété par exemple, ou une grande fatigue psychologique peuvent nous pousser vers des valeurs d’ordre et de sécurité.
Pistes concrètes
→ Utilisez la roue des valeurs de Schwartz pour associer la sensibilité environnementale à des personnages dont les valeurs ne correspondent pas au stéréotype écologiste, pour éviter de réduire les bienfaits de l’adoption de comportements différents à un certain type de population.
📌 Idées de personnages
Construire l'empathie
Empathie vs sympathie
On ne vous apprendra rien, la confusion entre ces deux termes est fort répandue et également fort agaçante car on peut avoir de l’empathie pour des personnages non sympathiques et inversement.
Concrètement, la sympathie est une adhésion rationnelle. Un personnage drôle, héroïque, admiré des autres, avec un skill particulier, une backstory émouvante ou sujet à l’injustice nous sera souvent sympathique.
L’empathie, elle, est beaucoup plus difficile à comprendre et à maîtriser. Elle est créée par un melting-pot de conditions, qui vont de l’apparence physique (traits enfantins, cheveux épais…) à des caractéristiques (maladresse, contradiction, subversivité), en passant parfois par des situations quotidiennes ancrées (galérer pour monter un meuble). L’anti héros par exemple suscite une très forte empathie (Homer Simpson).
En bref, le personnage qui suscite de l’empathie, c’est celui qui nous ressemble, mais en un petit peu mieux (Sauf Homer Simpson)
À l’inverse, un personnage parfait ne peut pas susciter de l’empathie, car on ne peut pas s’identifier au niveau de sacrifices qu’il entreprend.
Et bien sûr, exit les chieurs et ceux qui sermonnent. Ce sont des repoussoirs à empathie.
En termes d’engagement émotionnel, l’empathie est plus puissante que la sympathie. Un personnage pour lequel on aura de l’empathie peut nous emmener au bord de notre fenêtre d’Overton et la repousser. C’est donc pour nous une arme essentielle.
⚠ Warning :
L’écueil de la pitié
L’empathie n’est pas la pitié. Si notre personnage doit galérer pour susciter de l’empathie, il ne faut jamais se contenter d’exposer ses problèmes, mais le voir lutter activement, et obtenir quelques victoires. Il doit aussi garder sa dignité et se battre pour elle.
Si le personnage reste passif et subit, et qu’on passe de l’empathie à la pitié, l’identification et l’adhésion disparaissent. Le personnage devient juste une victime, et l’émetteur n’est plus un exemple à suivre.
Le saviez-vous ?
L'empathie
L’empathie, c’est le fait de souffrir avec un personnage antipathique dont on comprend la souffrance provoque l'empathie.
Voir par exemple Jean Valjean voleur au début des Misérables, Le Roi Lear que la peur d'être trahi isole, Aunt Lydia dans Handmaid's tale qui a toujours été humiliée dans ses relations…
Attention aux mots !
Certains mots provoquent du rejet. “climat”, “réchauffement climatique”, “environnement”, “écologie”, “activiste”, “lutte environnementale", "CO2", "voiture thermique" "réduction des émissions"...
Une expérience menée par Jean-François Bonnefond a consisté à soumettre des articles sur le réchauffement climatique à des climatosceptiques convaincus. Les mêmes articles ont ensuite été “purgés” de certains mots : “écologie”, “environnement”, “réchauffement climatique”, “climat”, “végétarisme”. Résultat : les articles étaient beaucoup plus largement acceptés.
(Valable pour nos scénarios, nos dialogues mais aussi… Pour nos documents de vente, ndlr)
4. Personnage subversif VS personnage représentant la majorité
Dans la fiction, les outsiders suscitent de l’empathie. La gaucherie et la maladresse attendrissent. Le spectateur aura naturellement envie de soutenir un personnage rejeté. Ainsi, le personnage qui a un discours, des comportements ou des opinions perçus comme minoritaires ou subversifs (par rapport à son entourage, le contexte politique...) créera toujours plus d’adhésion que l’inverse.
Ainsi, faire passer l’amour de l’environnement et les comportements qui vont avec du côté de la subversion sera toujours plus puissant que les injonctions quotidiennes.
Si on reprend l’exemple cité plus haut du vieux flic et de la jeune fliquette végétarienne, on peut voir à quel point tous les éléments mis en place jouent contre le discours environnemental. Moralisatrice, dans les injonctions, conscience environnementale vécue comme une privation. Le vieux flic, lui, est du côté de la subversion, et du franc-parler.

c. Mettre les ambivalences en lumière
Un personnage peut prendre les transports en commun le samedi et prendre l'avion le dimanche. Pleurer pour une baleine échouée et conduire un vieux scooter thermique sans y penser. Refuser les pesticides dans son potager et acheter des fraises espagnoles en janvier.
Ce sont des postures ordinaires, cohérentes du point de vue de celui qui les vit, contradictoires du point de vue d'un observateur extérieur.
Cette dissonance cognitive est le terrain dramatique le plus fertile, précisément parce qu'elle n'est pas un défaut moral mais une condition humaine ordinaire.
Ambivalence, hypocrisie ou greenwashing ?
Toutes les contradictions ne se valent pas. Si la plupart illustrent des ambivalences ou des conflits internes qui reflètent la complexité de notre époque, d’autres en revanche relèvent de la simple hypocrisie ou du greenwashing et méritent d’être traités comme telles.
Les personnages autocomplaisants, ceux qui ont des discours sensibles mais qui renoncent à l’action dès que le coût devient trop élevé à leur goût, celles et ceux qui se targuent de prendre un menu végétarien sur un vol en première classe Paris-Tokyo méritent aussi d’être mis (crûment) en lumière.
Pistes concrètes
Si donner du grain à moudre à ceux qui critiquent les écolos peut paraître contre-intuitif, on a quand même le droit de se moquer des écolos contradictoires.
→ En revanche, pour échapper à l’essentialisation, contrebalancez ces figures négatives avec d’autres personnages positifs et sensibles à l’environnement dans le même récit.
d. Les antagonistes
Les antagonistes méritent eux aussi une représentation juste et ancrée dans le réel. Caricaturer ces personnages, c'est souligner immédiatement l’intention de l’auteur. Cela peut conduire au rejet de toute une œuvre. Ils doivent donc être travaillés avec le même soin et la même exigence que les protagonistes.
Tout ce qui a été dit ci-dessus est aussi valable pour les antagonistes, sous peine que le propos de l’auteur soit perçu comme manichéen et didactique.
Concrètement, ça veut tout simplement dire qu’on doit pouvoir voir à l’écran un gros con sur un vélo.
⚠ Warning :
Réduire le débat à conflit de générations
Les seniors sont au moins aussi écolos que les autres ! Une étude de Parlons Climat rend visible que les seniors sont finalement loin d’être la dernière roue du carrosse sur les enjeux écologiques ;)
e. Arc transformationnel des personnages :
le changement, c’est maintenant !
Pour dépolariser, il est utile aussi de normaliser des personnages qui évoluent, parce qu’ils changent de points de vue ou d’attitudes. Le format sériel est particulièrement adapté, car il permet de déployer ces évolutions dans le temps. On n’a pas besoin d’être né avec certaines valeurs pour les adopter. Mettre en scène quelqu’un qui change progressivement et qui en tire des bénéfices peut rendre le changement désirable et crédible. Mettre en scène le changement peut avoir un impact réel, bien plus puissant qu’un personnage engagé mais qui reste statique dans ses opinions et ses valeurs.
Le changement et ses étapes
Cercle de Prochaska et Di Clemente : le chemin vers le changement
Pré-contemplation
Pas d'intention de changer de comportement
Rechute
Retour aux anciennes habitudes
Contemplation
Prise de conscience du problème

Maintien
Maintien des nouvelles habitudes
Préparation
Intention de prendre des actions pour modifier le comportement
Action
Mise en place des actions pour modifier le comportement


