Partie 4 : La Biodiversité
Partie 4
Il y a des choses étranges dans nos fictions.
Nos personnages ne savent pas d'où vient leur nourriture, et d'ailleurs, ils s'en fichent. Ils habitent des villes sans rats, des appartements sans mites, travaillent dans des bureaux sans insectes. Ils marchent dans des forêts silencieuses, ne croisent jamais de renard (à part s'ils sont Fleabag), vivent dans des corps qui n'éprouvent jamais le froid d'un sous-bois, l'odeur de la terre après la pluie, ou la surprise d'une araignée dans la baignoire. Ils n'ont presque jamais d'animaux de compagnie à moins d'être âgés ou excentriques, et n'arrosent pas leurs plantes d'intérieur à moins d'être psychorigides ou misanthropes.
Ils existent impeccablement en dehors du vivant. Ils flottent.
La modernité occidentale s'est construite sur une fausse croyance : l'humain n'est pas de la nature, il la domine. Cette idée a traversé la révolution industrielle, a été consolidée par l'exode rural, a été amplifiée par l'urbanisation. Aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire de l'espèce, la majorité des humains naît, grandit et meurt sans avoir jamais mis les mains dans la terre.
Le saviez-vous ?
Ce dualisme humain/nature n'est pas universel. C'est une particularité historique du « naturalisme » occidental. Pendant des millénaires, et encore dans de nombreuses sociétés, l'humain n'a pas été pensé comme extérieur à la nature, mais comme partie intégrante d'elle. C'est cette rupture qui permet l'exploitation sans limite. Voir Par-delà nature et culture de Philippe Descola
La fiction n'a évidemment pas créé cette séparation. Mais elle la reproduit, la normalise et la valorise : le monde de nos personnages de fiction est par défaut entièrement humain, exception faite si nos scripts abordent un thème nous obligeant à incarner un rapport au vivant. Et parce que la répétition finit par établir des normes, ce personnage flottant finit par définir ce qu'est la normalité.
Or la transition écologique implique que des millions de personnes modifient leur rapport au vivant. Mais si le vivant n'existe pas dans l'imaginaire commun, si la nature est un dehors lointain et non un tissu dont nous faisons partie, cette demande sera perçue comme une renonciation.
Heureusement, la fiction peut faire exactement l'inverse : réintégrer le vivant dans le monde des personnages. Pas comme décor ou message, mais comme une réalité.
⚠ Warning :
Avant d’aborder ce chapitre, un IMMENSE WARNING :
La nature n'est pas volontaire pour participer à nos films.
Si les chevaux ou les chiens (ces cabotins) présents de manière encadrée peuvent s’épanouir sur un tournage, ils restent des exceptions. Les animaux et végétaux, ainsi que les lieux naturels qui abritent des écosystèmes aussi fragiles que riches (tourbières, parcs naturels…) méritent d’exister dans nos imaginaires, mais leur représentation ne peut se penser que de manière très liée à l’écoproduction.
Il existe des solutions efficaces (le son pour les insectes, l’IA, les effets spéciaux…), mais cela nécessite un budget adéquat, et des discussions en amont avec le reste de l’équipe, et des réflexions éthiques et écologiques.
Histoire vraie :
En 2018, pour le tournage d’un film, un ULM a survolé des centaines de flamants roses en Camargue. Le bruit a déclenché un mouvement de panique. Résultat : 500 œufs de flamants roses abandonnés, soit 11,5% des œufs de l’année.
« Je connais un tournage où les chèvres sont mortes de stress à cause de séquences pourtant anodines. Crise cardiaque »

a. Les animaux
1. La faune
L'élevage, la pêche et les milieux agricoles constituent des arènes dramatiques entières (voir notre toolkit agriculture). Mais au-delà, la faune rurale ouvre des territoires narratifs que la fiction française n'a presque jamais cartographiés.
Le saviez-vous ?
Êtes-vous l’ami de tous les animaux ?
L’empathie vis-à-vis des espèces animales est aussi sujet à hiérarchisation. On aura tendance à avoir plus d’empathie pour les animaux que l’on considère plus proches de nous. Avouez qu’entre un chat et un poisson rouge, votre cœur penche d’un certain côté ?
D’après les psychologues Paulhus et Dean, voici les 4 critères qui déterminent notre empathie :
(1) l’intelligence perçue
(2) la taille
(3) l’attrait esthétique de l’animal
(4) la nocivité perçue.
📌 Idées de situations
La faune urbaine : un monde parallèle non représenté
Les renards colonisent désormais les villes, et ces nouveaux renards urbains sont particulièrement intelligents. Les frelons asiatiques s'implantent partout. Les sangliers font des incursions dans les zones pavillonnaires. Les chauves-souris hibernent dans les greniers du Perche. Les chevreuils s'invitent dans les jardins de banlieue, et les perruches vertes colonisent les squares parisiens.
Cette nature-là, envahissante, incontrôlable, ni angélique ni abstraite, est aussi absente de nos fictions. Or elle est la nature réelle que vivent les Français. Comment un personnage réagit à un animal inattendu dans son espace peut être un excellent prétexte à la caractérisation.
📌 Idées de situations
Les zoonoses : un enjeu dramatique concret
Le SRAS, Ebola, la grippe H5N1, la maladie de Lyme, le Covid-19 : toutes ont pour origine un passage entre espèces. La déforestation, l'élevage intensif et la disparition des habitats naturels forcent des espèces sauvages au contact des populations humaines et créent les conditions de ces transmissions. Ce n'est pas une abstraction futuriste. C'est la texture d'un monde en train de changer.

Mayis Sikintisi, 1999
Ce qui est dramatiquement intéressant dans les zoonoses, c'est la chaîne de savoir et d'ignorance qu'elles dévoilent. Qui voit en premier ? Qui alerte qui ? Qui est cru, qui est ignoré ? Un vétérinaire de campagne qui observe quelque chose d'inhabituel dans un élevage et qui appelle le médecin de la commune voisine. Un épidémiologiste qui remonte une chaîne de contamination et qui arrive à un éleveur qui ne comprend pas qu'il est au centre de tout. Une administration régionale qui doit décider entre abattre un troupeau entier ou prendre le risque d'une propagation.
Ces récits posent aussi des questions de responsabilité morale et politique : qui est responsable quand la frontière entre animal et humain se rompt ? L'éleveur ? L'État ? Le consommateur qui finance le modèle ? La zoonose comme révélateur d'une chaîne invisible, mais avec des enjeux soudainement vitaux. Il est intéressant pour les zoonoses de travailler la question du savoir : qui voit en premier ? Qui est cru ? La zoonose devient ainsi révélatrice d'une hiérarchie des expertises.
Les colocataires non choisis
Au-delà des animaux qu'on a choisis, il y a aussi ceux qu'on ne choisit pas, mais avec qui on cohabite au quotidien.
Dans presque tous les appartements français coexistent, involontairement, des mites alimentaires, des moustiques, des mouches, des souris, parfois des punaises de lit ou des cafards. Les pigeons sont sur nos fenêtres. Les mouettes sur nos bateaux. Les coqs réveillent beaucoup de gens qui n'ont rien demandé.
Les tiques, puces et aoûtats squattent nos saisons chaudes et les poux, les têtes de nos bambins.
Or voir comment un personnage réagit à un moustique qui l'empêche de dormir toute la nuit, ou à l'apparition d'une biche dans son jardin au petit matin, sont autant d'opportunités de le caractériser de manière efficace, précise et originale. Fascination ? Peur ? Prédation ? Attendrissement ? La manière d'appréhender ce monde est un élément de différenciation entre les personnages.
Vous avez besoin d’un argument de plus ? Avec l’IA, c’est devenu très facile de faire figurer des insectes !
📌 Idées de situations
Quelqu'un qui nourrit les pigeons sur son balcon, en conflit permanent avec le voisin du dessous : une guerre de voisinage qui pose en creux la question de ce que l'on tolère comme présence animale dans l'espace partagé.
Un personnage avec une phobie des araignées dans une maison qui en est infestée : la phobie comme fenêtre sur un rapport au vivant non angéliste, tout à fait humain.
Des punaises de lit découvertes dans un appartement locatif : l'animal invisible comme révélateur de précarité, de honte, de rapport au propriétaire.

Hi Nanna, 2023
Dans la vraie vie, plus de 50 % des ménages français ont un animal de compagnie. Chats, chiens, poissons, rongeurs, reptiles. Parfois même des animaux de compagnie interdits par la loi - voir notre boîte à outils sur l'OFB.
Dans nos fictions, ces compagnons sont presque tous évincés. Et avec eux, une réalité dans laquelle des millions de spectateurs se reconnaîtront immédiatement, parce qu'ils la vivent.
Un outil de caractérisation puissant
Le lien entre un personnage et son animal de compagnie, la manière dont il interagit avec lui, dont il s’en occupe, dont il en parle, est un élément de caractérisation puissant et rare. Sa relation à son animal peut être ambivalente, conflictuelle, révélatrice de zones d'ombre, de traits de caractère, de contradictions… Bref révéler sa complexité.
De même que les humains, les animaux de compagnie ont leurs propres caractères. Penser le vivant en tant que personnage, c’est cesser de le doter d’une dimension uniquement fonctionnelle.
Au-delà du simple instinct, un chien peut-il avoir des peurs ? Un chat des faiblesses ? Un perroquet peut-il être doté d’une capacité à l’action et à l’auto-détermination ?
La quotidienneté animale : une réalité narrative inexploitée
Avoir un animal de compagnie, c'est aussi : des frais vétérinaires imprévus et hors de prix, un chat perdu pendant un week-end, des sorties obligatoires pour les chiens, un aquarium dont il faut se débarrasser à la mort de son propriétaire et que personne ne veut, un animal adopté en couple et dont on ne sait pas quoi faire après la séparation, un hamster qui meurt et dont il faut expliquer la mort à un enfant de six ans. Ce sont des situations de frictions, de choix, de révélations.
Ces situations dépassent la fonction de caractérisation pour devenir de véritables fonctions narratives:
Métaphore : Un animal peut métaphoriser un deuil, une séparation, un trauma, un souvenir d’enfance, une incapacité à prendre soin de quelqu’un d’autre, de la violence, une fragilité ; ou soutenir toute la dramaturgie d’une série. Cela peut aussi fonctionner avec le vivant en général
Le saviez-vous ?
Dans Lost, le tout premier épisode commence sur l’œil du personnage principal. Dans celui-ci, se reflète la jungle : le ton est donné, la série va suivre la lutte du personnage dans une jungle réelle mais aussi existentielle.
Incident déclencheur / Enjeu : Nourrir son animal, le garder en vie, le soigner, l’animal peut aider à une victoire (concours hippique, canin, course, concours de beauté…)
Moteur de lien ou de conflit social : Deux maîtres chiens qui se rencontrent tous les soirs à la promenade, lien entre propriétaire d’animal et toiletteur / vétérinaire / dogsitter…
3. L'angle mort de la prédation
Nos personnages mangent de la viande, portent du cuir, achètent des produits dont la fabrication a détruit des forêts, empoisonné des rivières, décimé des espèces. Mais dans nos récits, ils sont innocents. La prédation de l'humain sur le vivant est invisible.
La violence entre humains, nos fictions la montrent avec une précision et une intensité remarquables. Le meurtre, la trahison, la manipulation, la guerre… Mais la violence vers le non-humain, la plus massive, la plus systémique, la plus quotidienne de toutes, est la seule que la fiction refuse systématiquement de montrer. Avouez-le : on s’autocensure tous sur ce genre d’idées.
Cette invisibilité n'est pas de la pudeur, c'est un mensonge culturel. Il maintient l'idée que nous sommes extérieurs à la destruction, que ce sont des forces abstraites qui sont responsables.
La fiction pourrait tenter de montrer la chaîne, non pas pour culpabiliser mais pour reconnecter.

A Zed & Two Noughts, 1985
📌 Idées de situations
En allant plus loin, montrer un personnage commettant un acte de violence environnementale, ou de prédation, et faire en sorte qu’on le ressente comme tel (avec la réalisation, le montage, avec le regard d’un autre personnage sur son acte) serait un acte puissant.
Un personnage qui décharge des produits phytos dans la forêt pour ne pas payer le traitement des ordures et qui condamne les poissons, un autre qui trafique des animaux ou qui en abandonne… Nous regarder comme des prédateurs, c’est admettre notre part de responsabilité.
La chasse, les corridas, les concours hippiques ou canins, tout ce qui pollue de manière soudaine et visible, la destruction d’habitats d’animaux, les décharges sauvages, autant d’exemples simples mais parlants.

Avatar, 2009

b. Les écosystèmes (aka : arènes)
La France est couverte de parcs naturels régionaux et nationaux, de réserves, de forêts domaniales, de zones humides, de bocages, de lacs, de garrigues. Ces milieux sont traités dans la fiction française comme des décors interchangeables. Or ce sont des lieux de conflits, de personnages et d'enjeux narratifs spécifiques - et chacun de ces milieux génère ses propres arènes, ses propres codes, ses propres rapports de force.
⚠ Warning :
Tourner dans ces lieux extrêmement fragiles pose des problèmes éthiques. Il faut donc travailler en parallèle sur la narration et les solutions de production pour parvenir à les faire exister de manière respectueuse.
Il y a des ressources pour aller voir les enjeux spécifiques à chaque territoire : notre série de toolkits vous guidera. Mais au-delà des arènes elles-mêmes, il y a le lien entre le personnage et son écosystème. Et ce lien est souvent plein d’ambivalences.
La personne qui aime sincèrement un lieu naturel et qui vote pour des élus qui le détruisent, qui soutient des projets d'aménagement dont elle ne mesure pas les conséquences, qui souffre de la disparition des espèces sans jamais faire le lien avec ses propres choix…
L’ambivalence la plus radicale n'est pas une contradiction humaine mais une contradiction de la réalité elle-même : protéger une espèce peut en détruire une autre.
📌 Idées de situations
Réintroduire le loup protège une dynamique de prédation qui régule les ongulés et régénère les forêts, et décime les troupeaux d'éleveurs qui n'avaient pas demandé à participer à cette expérience.
Un militant qui a passé dix ans à protéger une espèce et qui apprend qu'elle concurrence mortellement une espèce endémique plus rare.
Le corail qu'on protège en interdisant la pêche affame les communautés côtières qui n'ont pas d'alternative.
Ces situations n'ont pas de bonne réponse. Elles ont des arbitrages, des hiérarchies de valeurs, des perdants. Et les perdants sont souvent ceux qui avaient le moins de voix au chapitre dans la décision.
Ce terrain est dramatiquement puissant précisément parce qu'il résiste au récit manichéen, il y a des gens qui défendent des légitimités réelles et incompatibles.
Embrasser les particularités des écosystèmes
Quelques écosystèmes et leurs particularités
Nature angélique vs nature hostile
Attention à ne pas idéaliser ce qu’on veut défendre. Une nature belle, sereine, fragile, menacée qui attend qu'on la protège est une vision réductrice qui risque d’être contre-productive. Le même égard qu’on porte aux personnages peut être porté aux animaux ou à la nature, afin de privilégier la complexité à l’essentialisme. On peut même envisager un décentrement du point de vue principal depuis l’animal non-humain.
La nature réelle est indifférente à nos émotions. Elle peut être hostile, monotone, épuisante. Un sous-bois en novembre est boueux et sombre. Une rivière en crue détruit les berges que quelqu'un venait de replanter. Un renard mange les poules du voisin. Un cerf percute une voiture et blesse gravement son conducteur. Les tiques progressent. Les moustiques-tigres remontent vers le nord. Les pollens et animaux peuvent provoquer des allergies parfois très handicapantes, voire dangereuses.
Montrer la nature dans sa réalité, inconfortable, imprévisible, parfois dangereuse lui rend son poids dramatique. Un personnage qui aime la nature malgré ses difficultés est un personnage crédible.
Ce refus de l'angélisme ne signifie pas opposer à la nature idéalisée une nature terrifiante. Il s'agit simplement de la montrer comme elle est : ni bonne ni mauvaise, ni protectrice ni vengeresse, mais réelle, complexe, et indépendante de nos projections. C'est précisément cette indépendance qui peut devenir un matériau puissant.
Un personnage qui doit composer avec une nature qui ne répond pas à ses attentes, qui ne se laisse pas apprivoiser, qui ne récompense pas l'effort, qui détruit ce qu'on a construit, est un personnage confronté à quelque chose qui le dépasse. C'est une situation dramatique fondamentale.
c. Pistes dramaturgiques autour des enjeux de biodiversité
1. La santé
C'est évidemment la porte d'entrée la plus concrète pour parler d'environnement : scandales sanitaires avec les pesticides, comme l'affaire du chlordécone aux Antilles, dont la contamination des sols et des corps continue de produire des cancers de la prostate des décennies après l'interdiction du produit.
Les maladies professionnelles liées à l'exposition chimique : agriculteurs atteints de la maladie de Parkinson reconnue comme maladie professionnelle après des années d'épandage, ouvriers de l'amiante, viticulteurs aux pathologies respiratoires…
Les pathologies respiratoires liées à la pollution de l'air, concentrées dans les zones périurbaines proches des axes routiers ou industriels.
📌 Idées de situations
Un personnage confronté au déni d'une institution, ou d'un employeur.
Une temporalité longue entre l'exposition et le diagnostic qui permet de jouer sur plusieurs époques ou plusieurs générations d'un même récit.
Le saviez-vous ?
Santé et climat, même combat ?
L’idée que “protéger l’environnement, c'est protéger notre santé” est ainsi largement connue des Français (76%) selon une étude de Parlons Climat. Et si parler des scandales sanitaires était une porte d’entrée efficace ?
2. La modification d’un écosystème : un ressort dramatique puissant
Quand un écosystème change radicalement (effondrement d'une ressource, disparition d'une espèce, catastrophe), ce n'est pas seulement le paysage qui change : c'est l'ensemble des rapports sociaux, économiques et identitaires qui se réorganisent autour de cette perte.
La disparition du poisson en Méditerranée n'est pas une crise économique isolée. C'est la destruction d'une chaîne entière : un savoir-faire devient inutile, une transmission entre générations s'interrompt, une identité collective s'effondre, des hiérarchies locales (qui est le meilleur pêcheur, qui connaît les fonds) perdent leur sens. Des gens qui se définissaient par rapport à cet écosystème doivent se redéfinir.
Autres cas concrets : l'assèchement d'un lac qui organisait toute l'économie d'une vallée. L'arrivée d'une espèce invasive qui détruit une filière ostréicole. Un feu de forêt qui efface les repères territoriaux d'une communauté rurale et redéfinit qui peut rester, qui doit partir, qui a les moyens de reconstruire.
Ces situations créent des perdants sans coupable clairement désignable, des deuils collectifs sans rituel reconnu, et des conflits où chacun a raison depuis sa position.
3. Le rewilding : une source de conflits de valeurs
Le saviez-vous ?
A quand des mammouths dans les Alpes ?
Les termes ré-ensauvagement, renaturation ou rewilding désignent des méthodes pour permettre au vivant de reprendre ses droits dans un espace dans lequel il avait été contraint. Ces méthodes s’inscrivent sur un spectre qui s’étend de laisser un jardin en friche, jusqu’au fait de ressusciter des animaux préhistoriques pour les réintroduire dans des zones dans lesquelles ils vivaient il y a plusieurs milliers d’années.
La renaturation est un vrai mouvement en France, et il génère de vrais conflits. Des communes qui décident de ne plus tondre les bords de routes. Des propriétaires qui laissent leurs jardins en friche et se retrouvent en conflit avec le voisinage. Des agriculteurs qui replantent des haies et découvrent que leurs voisins les regardent comme des fous.
Ce qui est dramatiquement intéressant, c'est que ce conflit oppose deux conceptions du propre, du beau, de l'ordre : quelqu'un qui voit du désordre là où l'autre voit de la vie, quelqu'un qui a peur de ce qu'il ne contrôle pas. C'est un conflit profondément humain, et la nature n'en est que le terrain.
4. Le droit comme terrain de la biodiversité
En France, il est illégal de détruire le nid d'une hirondelle. Une haie plantée depuis plus de trente ans ne peut pas être arrachée sans autorisation. Un promoteur qui découvre une population de tritons crêtés sur son terrain peut voir son projet stoppé net. Un agriculteur peut être poursuivi si ses pesticides dérivent sur la ruche du voisin. Un propriétaire ne peut pas façonner un cours d'eau selon ses désirs esthétiques ou ses besoins personnels.
Ces situations juridiques opposent des droits légitimes, créent des perdants et des gagnants, exigent des décisions moralement complexes. Un juriste spécialisé en droit de l'environnement est dramatiquement aussi riche qu'un avocat pénaliste - et infiniment moins représenté.
5. La science citoyenne
Beaucoup de Français donnent du temps bénévole à la biodiversité.
Outre les bénévoles de la SPA, des millions de Français participent à des programmes de science citoyenne : ils comptent les oiseaux de leurs jardins pour le CNRS, signalent des espèces sur iNaturalist, prélèvent des échantillons d'eau pour des études de qualité. Ces communautés sont des collectifs informels qui produisent des données d'une valeur scientifique réelle. Et ces données créent parfois du conflit.
6. Engagement associatif et politique
Une dernière piste serait de représenter les personnes et collectifs qui luttent pour préserver cette biodiversité, de témoigner de ces engagements associatifs et municipaux, ou encore des magouilles politiciennes pour les faire échouer. Car les associations et les collectifs pour défendre la biodiversité sont des espaces de rencontre, de luttes de pouvoir, d’histoires d’amour et d’amitié, qui fourmillent d’histoires passionnantes.
📌 Idées de scènes
d. La culture de la biodiversité :
un enjeu central
Il y a ceux qui, en regardant par la fenêtre d'un train, voient des arbres. Ceux qui voient des chênes. Et ceux qui voient un chêne sessile malade, dont les feuilles rougissent trop tôt, infesté de chenilles processionnaires. Là où certains voient un oiseau, d'autres voient une mésange bleue et savent qu’elles sont moins nombreuses qu'il y a dix ans.
Cette disparité de regard, de culture, est une réalité que la fiction pourrait s'approprier et distribuer de manière inattendue et égalitaire pour changer les modèles.
Ce savoir naturaliste, ou cette absence de savoir, peut créer de l'admiration, de l'ironie, un décalage comique ou dramatique selon le contexte.
Faire en sorte que, comme pour le bonheur ou la réussite, la connaissance des plantes, des espèces, des cycles n'appartienne à aucune classe sociale.
Qui sont les gens qui ont le rapport le plus intime, le plus concret, le plus quotidien au monde vivant ? Le jardinier qui lit son sol. La promeneuse de chiens. Le pêcheur. Le chasseur. L'éleveur. L'agent de l'Office Français de la Biodiversité qui patrouille dans les marais. L'ouvrier forestier qui entend si un arbre est malade au son de sa chute. Le maraîcher qui sait ce que les pesticides ont fait à sa rivière. Le bûcheron. Le dératiseur.
📌 Idées de personnages
Un gamin qui connaît les poules comme personne.
Une femme de ménage qui connaît toutes les plantes de l'immeuble qu'elle entretient depuis vingt ans, et qui sait dire, rien qu'à la couleur d'une feuille, qu'il y a un problème dans la plomberie du troisième.
Un vieux paysan dont les observations empiriques sur les cycles d'insectes dérangent les modèles des ingénieurs agronomes.
Un chauffeur de nuit qui connaît les zones de passage des renards sur ses routes.
Ces personnages sont stratèges, compétents, décisifs. Les mettre au centre d'une résolution, c'est faire les deux choses à la fois : rééquilibrer la représentation sociale et redonner au vivant sa place dans le récit. Car l'invisibilisation de la biodiversité dans nos fictions et celle des classes populaires se rejoignent.
Ce sont des compétences réelles, précises, accumulées par l'expérience et par la transmission, que nos fictions n'éclairent pas.
Pistes concrètes
Conclusion :
Glamouriser la connexion à la nature = Renverser la modernité
Actuellement, la fiction construit la modernité comme connectivité numérique, mobilité urbaine, appartenance aux réseaux : des personnages derrière des écrans. Un personnage qui connaît le nom des oiseaux de son quartier est présenté comme charmant, excentrique, marginal.
Et si c'était l'inverse ? Et si la capacité à percevoir le monde vivant était montrée comme une forme de lucidité supérieure ? Pas comme une régression vers le passé, mais comme une compétence rare, précieuse, subversive dans un monde qui a tout fait pour l'éliminer ?
Dans notre point de vue ou dans celui du personnage, il est intéressant de se demander ce qu'il entend et ce qu'il écoute. Est-ce qu'il est connecté à l'extérieur, ou est-ce qu'il coupe avec ses écouteurs ?
De même, faire de la compréhension de la biodiversité un skill permettant de résoudre des problèmes, d'avancer - c'est le rendre désirable, pas vertueux.
CHECKLIST DE FIN DE CHAPITRE
Intermède poétique :
Et si la contemplation s’invitait dans nos récits ?
Je pense à ce film de Wim Wenders, Perfect days, où le temps semble ralenti, calqué sur le tempo d’un personnage qui cherche la beauté dans les détails, dans la Nature qui l’entoure. Il ne cherche pas à faire, à agir, son mouvement à lui est intérieur. Pas étonnant que Wenders ait ancré son film dans la culture japonaise, très contemplative. Ce pays qui s’arrête presque de tourner quand les cerisiers sont en fleurs. Le cinéma japonais laisse souvent une place importante à l’observation du vivant, à la réflexion plutôt qu’à l’action. C’est inspirant.
Perfect days, 2023

La Couleur Pourpre, 1985
Il y a aussi cette scène dans La Couleur Pourpre de Spielberg, qui m’a marqué enfant. Une des héroïnes, Shug Avery, dit à son amie Celie : « Ça énerve Dieu si on passe à côté d’un champ de violettes sans les remarquer. » Pas besoin d’être croyant pour être touché. Je me souviens que cette simple phrase a modifié ma manière de regarder autour de moi, de traverser un champ de fleurs en me sentant responsable, investie. La preuve que la puissance du cinéma se loge dans le moindre détail.
J’ai conscience que nous écrivons souvent des commandes, que nous dépendons des retours de diffuseurs qui eux-mêmes rendent des comptes au-dessus. Il faut sans cesse muscler les enjeux, aller vite, surprendre un spectateur – qui regarde désormais les histoires sur son Smartphone – pour qu’il ne décroche pas. C’est d’autant plus vrai avec les plateformes. J’enfonce des portes ouvertes.
Mais quand nous sommes contraints par la commande, peut-être que notre pouvoir de changement se loge justement dans les détails ? Quelle que soit la typologie du film, je me dis que des éléments de la Nature, du vivant, de la biodiversité, peuvent faire irruption un peu partout dans nos récits et imprimer les rétines des spectateurs, même de manière subliminale.
Et si Rocky avant d’aller à un énième combat, courait dans une forêt plutôt que sur le bitume, et entre deux foulées il faisait une pause pour regarder les arbres, le chant des oiseaux qui s’invite ? Le voilà humble face aux cimes, à l’infiniment plus grand, il respire, un chevreuil le toise. Peut-être que dans son petit appartement en haut d’une tour de Philadelphie, il y a plein de plantes qu’il aime arroser, et pas seulement un cactus ou un ficus qui se meurent. Il nourrit les oiseaux qui volent jusqu’en haut de la tour... Peu probable, certes, mais qui sait. Après tout, certains méchants de James Bond caressaient des chats. Peut-être qu’ils ont aussi un jardin potager. Ils font pousser des légumes.

Rocky Balboa, 2006

James Bond From Russia with Love (1963)
Ce sont de très modestes avancées, mais je me dis qu’elles sont à notre humble portée.
Et cela implique de ne pas lâcher les scénarios à la mise en production. D’échanger avec ceux qui vont réaliser, avec l’équipe déco qui est souvent très sensible aux enjeux environnementaux et coupable d’acheter, de construire, de détruire les décors. Une équipe déco qui serait j’en suis certaine heureuse de réfléchir à la place des plantes dans un intérieur, à la végétalisation d’un mur, d’un espace. Et si une photo encadrée sur un mur représentait un paysage plutôt que Times Square ?
Injecter dans tous nos textes des éléments du vivant et de contemplation n’empêche pas nos projets plus personnels d’être plus radicaux, à la hauteur des seuls enjeux qui valent, l’urgence climatique.
V.














