Partie 5 : Genres
Partie 5
a. Quel genre de fiction pour quel cerveau ?
Y a-t-il un genre plébiscité par les personnes sensibles à ces questions ? Et à contrario, quel genre va toucher particulièrement des personnes qui s’en contrefichent de l’écologie, les « désengagés » qui souhaitent éviter ces sujets ?
Une étude particulièrement utile cartographie quels profils de spectateurs se dirigent vers quels genres de fiction.
L'intégralité de cette passionnante étude de Yale est à retrouver ici : “Climate Change in the American Mind”

Préférences de genre à travers les "Six Amériques"
Guerre
Horreur
Animalier
Animation
Historique / d'époque
Romantique
Documentaire
Policier
Suspense
Drame
Action
Comédie
Science Fiction
Fantaisie
Alarmé (à propos du changement climatique)
Préoccupé
Prudent
Désengagé
Sceptique
Dédaigneux
Différence par rapport à la moyenne de l'élément
0.8
0.4
0.0
-0.4
Celui qui nous intéresse le plus ici est le public désengagé, aka les spectateurs qui évitent activement les sujets environnementaux.
Ce qui les caractérise :
Un niveau d'anxiété supérieur à la moyenne…
Un pouvoir d'achat plus bas que la moyenne…
…Ce qui provoque un sentiment d'impuissance structurelle.
Ce profil va instinctivement tourner le dos à certains genres qui le fige : les dystopies, les récits catastrophe, l'horreur, la science-fiction.
Il se tourne en revanche vers trois genres qui sont aussi les plus populaires : la comédie, le polar, et la romance.
Or chacun de ces genres comportent des pièges spécifiques.

b. Le récit d'enquête et le complotisme
Pourquoi les récits complotistes cartonnent tant en fiction ? Parce qu’ils sont particulièrement satisfaisants sur le plan cognitif.
Le saviez-vous ?
ANAGNORÈSE
Théorisée par Aristote, l'anagnorèse est un levier cognitif particulièrement puissant dans les récits : le dévoilement par le héros d'une vérité possédée par d'autres ou cachée à tous. C'est le ressort fondamental de la reconnaissance dramatique.
Comme dit plus haut, un héros ayant une croyance minoritaire ou à contre-courant suscitera plus d’adhésion qu’un héros partageant l’opinion commune.
Passer d'un personnage qui partage les croyances communes à un personnage qui accède à une vérité cachée accessible à peu d’autres est donc doublement satisfaisant sur le plan cognitif.
Ajoutons à cela notre besoin de satisfaction cognitive, autrement appelé besoin de clôture, et on comprendra aisément pourquoi les polars cartonnent autant... Et c'est aussi pour cette raison que les récits complotistes ont tant de succès.
Or le climatoscepticisme peut se doubler d’une forme de complotisme.
Mais comment fait-on pour produire non pas un récit complotiste, mais un récit anti complotiste - par exemple pour mettre en avant une vérité scientifique ?
Fictionnellement, passer d'une pensée minoritaire (« le réchauffement climatique n'existe pas », « il n'est pas causé par l'homme ») à une vérité commune et en plus anxiogène n'est donc pas satisfaisant cognitivement. Le mouvement va dans le mauvais sens : du caché vers le déjà-su. Raconter l'histoire d'un climatosceptique qui « comprend juste la vérité » n'aura donc aucune puissance dramaturgique.
Le levier cognitif à activer : à qui profite la croyance ?
Le levier cognitif le plus puissant pour faire changer d'avis une personne, c'est de faire comprendre à qui profite sa croyance. C'est vérifiable chez les personnes qui quittent une secte : elles cessent de croire le gourou non pas parce qu'elles se mettent à rationaliser, mais parce qu'elles voient les bénéfices concrets que leur croyance lui rapporte (richesse, pouvoir, abus).
Une piste pour un récit anti complotiste serait donc de passer d’un complot… à un autre “complot”.
En déplaçant le caché, la structure de l'anagnorèse est préservée : c'est ce qui rend le retournement cognitivement satisfaisant.
Attention cliché :
Le besoin de clôture
Il ne faut pas forcément donner réponse à tout. Le besoin de clôture (satisfaction cognitive) est réel, mais les récits ouverts et ambivalents plaisent aussi, même si c’est dans une moindre mesure.
Concrètement, pour rendre satisfaisant un récit où un personnage climatosceptique change d'avis, on peut lui faire découvrir une autre vérité cachée : celle qui révèle à qui profite ses croyances.
Quelques pistes d'antagonistes profiteurs à incarner et à ancrer dans des personnages fouillés, en vrac : les illibéraux, les big tech, les grands groupes industriels, les lobbies pro-entreprises, les héritiers d'industries fossiles.
À l’inverse, un personnage peut ne pas changer d’opinion mais changer de statut aux yeux du spectateur, et passer pour un perdant. Ce qui compte avant tout, c’est la transformation du spectateur.
Ressource :
Pour en savoir plus, découvrez les recherches de Sebastian Dieguez, sur le complotisme, par exemple son ouvrage Total Bullshit.
Pistes concrètes
Quelques tips pour créer un personnage complotiste
c. La comédie : de qui rit-on ?

Le fabuleux destin d'Amélie Poulain, 2001
Dans les années 70, à la télé et au cinéma, on riait des femmes et des minorités raciales ou de genre. Aujourd’hui, on rit « au détriment de » l’écologie. Le processus comique s’appuie souvent sur les dissonances entre les intentions des personnages écolos et la réalité de leurs comportements. La première chose à faire est de ne pas céder à la facilité du « rire contre » les écologistes et de ne pas construire ses procédés comiques sur une différence stéréotypée.
⚠ Warning :
Attention à ne pas mettre tout le monde sur le même niveau. Si, par l’humour, on critique les écolos « bobos » et que trois scènes plus tard on critique les fachos de la même façon, alors on ramène tout sur le même plan, et ça signifie que tout le monde est pareil.
Les types d’humour
L’humour noir
Patrick Moran et Bernard Gendrel expliquent que « l'humour noir, c'est l'humour anti-social, l'humour contre la société ». L’humour noir peut donc facilement être utilisé pour critiquer la société productiviste, capitaliste et anti-écologique.
Dans l’humour noir, le désespoir culmine, les personnages échouent face à la catastrophe et c’est cette finalité négative qui induit la dénonciation. Don’t look up dénonce par l’attentisme des pouvoirs publics, le déni des médias et le mépris des humains face à l’arrivée d’une météorite, qui symbolise la catastrophe écologique en cours.
⚠ Warning :
L’humour noir est à manier avec précaution car il peut être rédhibitoire pour certains spectateurs. Les études prouvent que Don't Look Up a provoqué des réactions très différentes selon les publics. Une enquête menée auprès de spectateurs américains a montré que les progressistes et les modérés devenaient plus favorables à l'action climatique après avoir vu le film, tandis qu'une partie des conservateurs manifestait une réaction de rejet backlash, avec une baisse du soutien déclaré à certaines politiques climatiques. Mais les études en communication ne prouvent généralement pas un effet de façon définitive. Elles observent des corrélations ou des effets mesurés dans certaines conditions. Montrer une réaction négative ou un rejet du message ne signifie pas automatiquement une démobilisation comportementale.
L’ironie
L’ironie joue sur un apparent détachement face à quelque chose de mauvais.
Le comique de l’absurde
Son côté peu réaliste, est compensé par sa capacité à solliciter la réflexion du spectateur (comme l’humour noir et l’ironie) et à traduire la bêtise humaine. Dans leur film En même temps, Benoit Delépine et Gustave Kervern font se confronter deux personnages (un maire de droite décomplexé et un confrère écologiste) en les « collant » ensemble, au sens littéral, avec de la colle !
d. Un genre à manier avec précaution :
l’anticipation
Il faut se méfier du futur comme échappatoire : Les récits futuristes, qu’ils soient utopiques ou dystopiques, peuvent avoir un effet pervers : ils déplacent la responsabilité hors du présent. 3 biais nous guettent :
Le biais catastrophiste met en scène ce qui pourrait (très) mal se passer si l’on ne fait rien. On y retrouve les films catastrophe autant que les dystopies.
Le biais du fatalisme romantique : le “trop tard” par rapport au changement, à la disparition des espèces.
Le biais de l’impuissance systémique : on ne peut rien faire.

Elysium, 2013
Où se trouve le bon équilibre ?
Le saviez-vous ?
Un nouveau mot à connaître : L'AMBITOPIE
Ce mot inventé par Wojciech Malecki désigne une fiction qui n’est ni une utopie, ni une dystopie. Des projections dans le futur ambivalentes, qui ne tranchent pas et qui font réfléchir. La fin reste ouverte, le coût des choix est visible, mais une voie demeure praticable.
Par exemple: Ministry For The Future de Kim Stanley Robinson.
L'utopie :
« De toute manière, on va s'en sortir. »
Elle déresponsabilise > désengagement. Mais a au moins le mérite d’imaginer des solutions.
Le saviez-vous ?
Le solarpunk
À l’inverse du cyberpunk, imagine un futur où la nature vit en adéquation avec l’écosystème.

Jacky au royaume des filles, 2014
L’écofascisme
Dans plusieurs dystopies, le thème de l’écofascisme est abordé (exemple : La Servante Écarlate). Ce courant qui existe aujourd’hui de manière très minoritaire pourrait être amené à prendre de l’ampleur dans les années à venir et mérite donc notre attention.
Le saviez-vous ?
L’écofascisme
L’écofascisme, c’est l’écologie à la sauce réactionnaire et conservatrice. Préserver la planète devient le prétexte pour réguler la population et l’immigration.
Pour plus d’infos, lire l’ouvrage passionnant de Pierre Madelin La tentation écofasciste.
e. New-romance et pétrovirilisme
La new romance est LE nouveau genre fictionnel à la mode, qui cartonne auprès des young adults et les touche par millions. Il a même le mérite de faire lire la Gen Z, c’est dire.
Résumé de 98,8% des pitchs de new romance : une jeune femme issue d’un milieu modeste rencontre un jeune homme riche, puissant et dominant, visage de dieu grec, très très musclé, possédant souvent une très très grosse voiture.
Le saviez-vous ?
Le pétrovirilisme
Le pétrovirilisme, concept théorisé par la chercheuse Cara New Daggett, est l’association culturelle entre la masculinité et la consommation d'énergie fossile ou de viande. La virilité d'un personnage s'y mesure à la cylindrée de son véhicule ou à la quantité de viande rouge qu'il consomme. Inversement, un comportement sobre (rouler en vélo, manger végétarien) est codé comme une fragilité, une féminisation, une soumission, associé à des personnages qui ne sont pas présentés comme séduisants. Le moteur qui vrombit, le steak saignant, l'indifférence revendiquée suffisent à signifier la virilité, et tout changement de ces signes est perçu comme une castration symbolique.
Investir le genre de la new romance nous semble donc nécessaire et urgent.
En revanche, l’idée n’est ni d’abandonner tous les stéréotypes en même temps ni d’inverser tous les codes du genre. Basculer sur un love interest écolo décroissant maigre et plein de boutons provoquerait un rejet instantané et ne ferait pas bouger les lignes : il faut respecter l’écart de prédiction en décalant un code ou deux, pour rester acceptable tout en faisant évoluer les mentalités.
On retrouve ici une fois de plus notre fenêtre d’Overton.
Ainsi notre héros peut rester riche et bien foutu, tout en dépensant son argent pour créer des refuges animaliers et conduire une grosse bagnole… mais électrique.
Car un personnage sexy, c’est d’abord un personnage qui a confiance, qui est bien dans sa tête, qui n’est pas stressé. La confiance entraîne la popularité, leur marqueur social par excellence (bien plus que l’argent).
Le saviez-vous ?
Le mâle alpha et le stress
Fun fact: les animaux qui vivent en groupe fuient leurs semblables stressés. On ne peut donc pas être leader si on est en état de stress… Or, les mâles Alphas sont toujours les plus stressés du groupe (à cause du Beta qui menace de prendre leur place). Résultat : les femelles, moins stressées, sont les leadeuses.
Créer un personnage humain pétroviriliste stressé, c’est donc s’assurer de lui faire pas mal d’attributs sexys. On dit juste ça comme ça, hein.
Source :
Life at the Top: Rank and Stress in Wild Male Baboons
Laurence R. Gesquiere, Niki H. Learn, M. Carolina M. Simao, Patrick O. Onyango, Susan C. Alberts, and Jeanne Altmann
Pistes concrètes
Toujours compenser un code qu’on abandonne
Compenser l’abandon d’un code par un autre code
Exemple : Certains hommes ne se sentent pas virils s'ils ne mangent pas de viande. Pour faire passer le végétarisme d'un personnage masculin, il faut compenser - par exemple en montrant quelqu'un d'hyper successful dans sa carrière - pour contrebalancer le code abandonné.
Compenser l’abandon d’un code par le fun
Du plaisir, de la fête, du rire, de l’appartenance…
Compenser l’abandon d’un code par le glamour et l’esthétisme
Car les nouvelles générations sont particulièrement sensibles à ce qui est beau…Et aussi à ce qui est sain. Glamouriser le sain à travers des pratiques sportives naturelles, vs les comportements écocidaires qui sont souvent attachés au confort, est un bon moyen de le ringardiser, ainsi que la consommation excessive
Ainsi on peut montrer par exemple un personnage mangeant de la viande rouge mais de manière dégoûtante, ou encore se moquer d’un personnage qui prend une voiture pour faire 15 mètres en le présentant comme mou et paresseux.
Vous trouvez ça diabolique ? Ça l'est. Ce procédé, particulièrement puissant, s’appelle le Sludge. On y revient en détail dans le chapitre suivant.
Ressource :
Quelques notes en vrac sur la Gen Z et la génération Alpha (Cristina Loi, 2026)
Les valeurs les plus puissantes chez la Gen Z : le self care et l'adaptabilité.
Le self care est relié à un retour à la simplicité.
Ce qui est cool = ce qui est esthétique. Le roof gardening, par exemple, peut apparaître comme particulièrement cool.
Repoussoir absolu : la positivité toxique, l'absence d'ambivalence, vécue comme hypocrite. On doit pouvoir montrer un gros con sur un vélo. Il faut changer ce qui est classique.