Partie 6 : Le bonheur
L'Hymne à la Joie de la frise Beethoven, Gustave Klimt
Partie 6
a. La représentation du bonheur et les schémas de réussite
Les aspirations qui animent nos personnages sont le reflet de la société dans laquelle ils vivent. Mais elles ne font pas que la refléter : la fiction contribue à les renforcer, et à créer des normes.
Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Comment doit-on vivre pour être heureux ? Ces questions traversent les récits, que ce soit dans les objectifs de nos personnages, dans ce qu'ils désirent, dans leur achèvement à la fin de l'histoire.

A Kind of Madness, 2025
Le bonheur selon les sciences cognitives
Les recherches en neurosciences et psychologie positive convergent vers une définition du bonheur assez éloignée des représentations dominantes en fiction. Deux composantes reviennent systématiquement :
Le bien-être : un état de sécurité, de sérénité, de gratitude, c’est-à-dire l'absence de menace et la capacité à apprécier ce qui est déjà là.
La qualité des liens : ne pas être seul, avoir des interactions fréquentes et significatives. Les études longitudinales sur le bonheur (notamment celle de Harvard, menée sur plus de 80 ans) convergent toutes vers ce même résultat : le facteur le plus déterminant du bien-être à long terme n'est ni la réussite professionnelle ni le revenu, mais la qualité des relations humaines. Avoir, au sens propre, une maison pleine.
Une nuance s'impose cependant : la dignité prime sur le bonheur. Perdre sa dignité, son estime de soi, sa capacité à se regarder en face, est vécu comme pire que la souffrance. Un personnage peut endurer la perte, le deuil, l'échec, et rester en paix avec lui-même. Un personnage qui perd sa dignité est brisé.
Ni l'argent ni le pouvoir n'apparaissent dans cette liste. Ce qui interroge frontalement les schémas de réussite dominants dans la fiction, où la consommation sert presque systématiquement de marqueur visuel du bonheur (les voyages lointains, la villa avec piscine, l'accumulation de biens…) avec des comportements ou des désirs au coût environnemental et climatique très élevé.
On l’a vu précédemment : condamner frontalement ces désirs et représentations, ou mener un réquisitoire moral serait contre-productif. Il s’agit donc d’interroger ces modèles et de proposer des alternatives.
Ressource :
Sur la qualité des liens, les chercheurs Robert Waldinger & Marc Schulz ont vulgarisé leurs recherches dans l’ouvrage The Good Life, Simon & Schuster, 2023

L.A. Confidential, 1997
La servitude du récit : Le Comeback
Nous ne véhiculons pas forcément ces imaginaires par convictions profondes, mais parce qu’ils offrent des solutions dramaturgiques rapides : pour les symboles (un couple qui se réconcilie va passer le week-end à Venise…), pour caractériser un personnage (un personnage avec un certain statut social identifié par sa grosse voiture et son appartement de 150 m2), ou installer une situation (Le Barbecue comme symbole alpha de la convivialité). Toutes ces représentations de valeurs positives associées à des comportements carbonés sont plus des réflexes que des partis pris… Mais, volontairement ou non, elles finissent par entretenir une équation discrète et tenace : le bonheur et la réussite comme corollaires de la consommation de carbone.
L’imaginaire visuel du bonheur est d’abord fabriqué par notre jumeau maléfique : la publicité.
La fiction est un formidable terrain de critique et de satire de l’imaginaire publicitaire. Par définition, la publicité attache le bonheur à la dépense, la fiction peut au contraire s’en émanciper. Un vieux vélo chiné aura davantage de charme qu’une bagnole flambant neuve. Une baignade dans une rivière suscitera plus d’émoi érotique qu’un dîner dans un restaurant panoramique. En abandonnant ces poncifs, non seulement vous alignez votre représentation du monde avec vos valeurs, mais vous vous débarrassez en plus d’un paquet de lieux communs usés jusqu’à la corde.
Le voyage : un cas d'école
Le voyage synthétise à lui seul toute l'ambivalence du sujet.
Il est communément admis qu’il est source de curiosité, d’évasion, de connaissance de l'autre, d'ouverture d'esprit. Sans culpabiliser le voyageur, ou son envie de voyage, on peut l’interroger : en passant chaque week-end dans une ville différente d'Europe pour le prix d'un Lyon-Marseille, est-ce que toutes les villes ne finissent pas par se ressembler ? Passer du Starbucks de Rome à celui de Lisbonne ouvre-t-il vraiment l’esprit ?
Face à ça : attendre un voyage, le désirer, le préparer. Faire le voyage en train, voir les paysages changer, ou s’entasser devant la fontaine de Trevi en attendant un créneau pour une photo que 4 000 personnes ont faite avant nous, quelques secondes avant que la place ne soit prise par quelqu'un d'autre ? C’est là que la fiction a une responsabilité réelle : ne pas être complice d’une image fantasmée du voyage, et proposer des alternatives séduisantes plus ancrées dans le réel.
Histoire vraie :
Une artiste - qui se trouve être la sœur d’une des coautrices de ce toolkit - a récemment choisi de descendre l'Aisne comme on descendrait l'Amazonie. En prenant le temps, en dormant dans un hamac, en cherchant de l'aide auprès des gens. L’idée étant de vivre son voyage de manière plus entière, plus intense, que n’importe quel autre voyageur qui prend un vol pour Rio, « fait » les lieux indiqués dans son guide, et qui rentre chez lui avec un Corcovado acheté à l'aéroport.
Déplacer les marqueurs du bonheur
Mais attention à la fenêtre d’Overton. Montrer trop vite des idéaux trop éloignés de notre réalité, peut susciter le rejet. En revanche, nous sommes persuadés que nos concitoyens ont davantage soif de relations humaines épanouies et d'une bonne santé que d'un nouveau 4×4. On ne propose pas un modèle hors-sol, on propose un modèle pas si loin du quotidien, mais qui déplace légèrement le regard.
Écologie et santé mentale
La sobriété et les comportements positifs pour l'environnement ne sont pas positifs uniquement pour leurs impacts écologiques : on constate tous les jours que les écrans nous rendent dépendants, que les gens sont en quête de sens à grands renforts d'applis de méditation et de livres de développement personnel, qu'une souffrance grandissante est liée à l'isolement, et que la société se polarise par manque d'esprit collectif.
Or un mode de vie réadapté offre aussi une meilleure santé mentale ! Voyager autrement, prendre de la distance avec les écrans, adopter une mobilité douce ou interroger son rapport au vivant, tous ces éléments sont bons pour la planète, mais aussi sources de bonheurs plus authentiques, et de réussite plus porteuse de sens.
Le saviez-vous ?
Le plaisir
La neuroscience nous aide à comprendre que le plaisir fonctionne par contraste. Les plaisirs intenses et immédiats (la consommation, l'écran) tendent à être suivis d'un creux, semblable à une descente, et il faut sans cesse remonter la dose. À l'inverse, le faire, le lien à l’autre, la maîtrise produisent une satisfaction plus lente mais plus stable, qui ne laisse pas derrière elle ce contrecoup. On ne propose donc pas des bonheurs « par défaut » : on propose des bonheurs qui tiennent dans la durée.
Pistes concrètes
→ Prenez trois clichés de consommation qui témoignent d’une vie réussie, et réfléchissez à une alternative moins carbonée.
Par exemple, remplacez une piscine aseptisée par une rivière au fond du jardin.
b. Modes de vie :
L’incitation silencieuse (nudging & sludging).
Normaliser, c’est montrer une habitude.
Un personnage qui vit ou agit sans commentaire produit une norme silencieuse (qui prend le train par défaut, cuisine végé, répare plutôt que jeter). En répétant certains gestes, certains cadres, certaines habitudes, la fiction peut les rendre progressivement familiers. Dès lors, ce ne sont plus des contraintes ou idées moralisantes, mais seulement un monde dans lequel ces comportements existent déjà.
La fiction dispose d’un moyen d’influence d’autant plus redoutable qu’il est totalement silencieux : l’incitation (nudge) ou la désincitation (sludge) à travers des comportements (“modes de vie”) qui peuvent être exprimés dans le récit sans jamais avoir besoin d’être soulignés, explicités ou discursifs.

Before Sunrise, 1995
L’incitation douce (nudge, “coup de pouce”)
montre la facilité, l’évidence ou les bénéfices de modes de vie éco-responsables.
Des personnages en forme qui mangent vegan sans se définir comme vegan.
Un polar dans un resto gastronomique où la carte est végétale.
Des personnages qui roulent en mobilité douce ou décarbonés et qui font des rencontres agréables
La désincitation douce (sludge, "mélasse")
montre au contraire les frictions et désagréments liés à des comportements que l’auteur veut condamner.
L'automobiliste coincé dans les embouteillages.
L’indigestion après un repas trop carné.
Une maison immense et luxueuse remplie d’objets coûteux et vide de présence humaine.
En fait le nudge et le sludge, c’est comme la prose : on en fait sans le savoir, qu’on le veuille ou non.
Tous les personnages de tous nos récits peuvent promouvoir et contribuer silencieusement à normaliser des comportements vertueux… Ou non.
De fait, si vos personnages se comportent comme s’ils vivaient dans un monde aux ressources infinies, sans enjeux climatiques, et ignorant la biodiversité, vous faites aussi du Nudge, mais au profit des discours antiécologiques…
Écrire en conscience, c’est se rendre compte que ce qu’on écrit a une influence, qu’on le veuille ou non, Et qu'à défaut de choisir de contribuer au changement, on contribue à ce que rien ne change.
CHECKLIST DE FIN DE CHAPITRE
L'habitat
Où est-ce que mes personnages vivent ?
Quel est le rapport de mes personnages aux ressources (eau, énergie, etc).
Ressource :
Et si vos personnages vivaient dans des habitats participatifs ? Plus d’infos par ici.
Professions
Les professions de mes personnages…
Ressource :
Boîte à angles-morts
Les professions peuvent être impactées de différentes façons par les enjeux écologiques :
Elles sont menacées ou fragilisées.
Elles se transforment.
Elles sont développées ou générées par les changements écologiques.
Dans la santé, le social, l’aide à la personne :
Assistance aux populations à risques ou touchées par les drames écologiques (les vieux qui meurent lors de la canicule, les victimes de catastrophe naturelle).
Assistance psychologique, notamment au regard de l’éco-anxiété ou des troubles indirects (“la génération COVID”).
Assistance aux victimes indirectes : il y a plus de violences familiales, VSS et féminicides pendant les pics de chaleur.
Prévention et sensibilisation autour de la convergence entre bonne santé et responsabilité environnementale (alimentation).
Dans l’éducation, la recherche, la culture :
Recherche et enseignement sur la crise et la transition écologique.
Préservation de la nature et du vivant.
Commerce, vente, restauration :
Fragilisation de certaines productions alimentaires : les boucheries chevalines.
Développement de la sensibilité au bien-être animal.
Modification de certains modes de consommation : la désertion de certaines grandes surfaces prévues d’abord pour les automobilistes.
Réparation, économie circulaire.
Dans le BTP, l’énergie, l’industrie :
Conditions de travail soumises aux vagues de chaleur et aléas climatiques (BTP).
Secteur de la rénovation énergétique.
Développement des énergies renouvelables, fragilisation des énergies fossiles.
Dans l’informatique et l'ingénierie :
Innovation et recherches sur la transition écologique.
Recherche sur la sobriété numérique (notamment au regard de l’IA).
Dans la finance, le droit, la gestion RH :
Adaptation des métiers de l’assurance face aux nouveaux risques climatiques.
Fiscalité environnementale.
Investissement et finance verte.
Métiers de la RSE.
Dans les transports et la logistique :
Décarbonation des transports.
Fragilisation des secteurs carbonés (les routiers, flotte de transport).
Développement du ferroviaire et des mobilités douces (réparateurs de vélo).
Dans l’agriculture, l’environnement, les espaces verts :
Exposition aux pesticides.
Conversions agricoles (vers le bio, le raisonné).
Gestion de l’eau (agence de l’eau, conflit sur les méga-bassines).
Tri et recyclage.
Bien être animal dans le secteur viande / lait.
Dans la culture, les média, les arts :
Traitement médiatique des enjeux environnementaux.
Section ou média dédiés à l’environnement (Vert, Bon pote).
Certification éco-prod.
Administration, justice, défense :
Administration : conduite des politiques publiques sur la transition écologique (Ministère, ADEME, agence de l’eau, OFB).
Police de l’environnement.
Police : Augmentation de l’insécurité liée aux températures.
Douanes : surconsommation des “mini-colis” importés de Chine.
Inspection du travail : Respect des conditions de travail, notamment pour les professions exposées au changement climatique.
Politique : COP, diplomatie environnementale.
Les idées proposées ici ont été élaborées avec Charles Ménard,
de l’Observatoire de la Fiction.
Alimentation
Qu’est-ce que mes personnages mangent ?
Où font-ils leurs courses ?
Mobilités
Comment mes personnages se déplacent-ils au quotidien ?
Où mes personnages aiment-ils passer leurs vacances ?
Ressource :
Pour plus d’infos, les articles du média BonPote sur la mobilité sont très bien faits.
